Chapitre 14
La mentalité militaire est une mentalité de bandit et de pillard. D’où il découle que tout système militariste représente en réalité une forme de banditisme organisé au sein de laquelle les mœurs traditionnelles cessent d’avoir cours. L’esprit militariste est un prétexte pour légaliser le meurtre, le viol, les rapines et toutes autres formes de crimes qui accompagnent inévitablement la guerre. Lorsqu’elle ne dispose pas d’un exutoire à l’extérieur, la mentalité militaire se retourne toujours sur ses propres populations de l’intérieur, en usant d’arguments identiques pour justifier le banditisme qui la caractérise.
Manuel du BuSab, chapitre cinq : « Le Syndrome du Chef de Guerre ».
Lorsqu’il émergea de la transe de communication, McKie se rendit compte du spectacle qu’il avait dû donner au Gowachin qui se penchait sur lui. Pour quelqu’un qui était né sur Dosadi, ce ne pouvait être que celui d’un homme malade, délirant et transpirant à grosses gouttes sous l’effet de la fièvre. McKie prit une inspiration profonde avant de répondre :
« Non, je n’ai rien. »
« Vous êtes drogué, alors ? »
Sachant que les Dosadis étaient généralement adeptes de toutes sortes de substances, McKie faillit profiter de l’occasion pour répondre oui, mais il se ravisa. Le Gowachin était capable d’exiger qu’il lui fasse goûter à sa drogue.
« Ce n’est pas ça non plus », fit McKie en se mettant debout pour regarder autour de lui. Le soleil s’était nettement déplacé, derrière son voile vaporeux, en direction de l’horizon.
À part cela, la seule chose qui avait changé dans le paysage était due à la présence de ce monstrueux véhicule à chenilles surmonté d’une cheminée d’où s’échappaient bruyamment d’épais nuages de fumée grise. Quant au Gowachin, il continuait d’observer McKie avec une fixité si déconcertante que McKie était obligé de se demander si c’était une espèce de menace, ou s’il s’agissait du contact dosadi dont les conseillers d’Aritch lui avaient annoncé l’arrivée à bord d’un véhicule archaïque.
« Si vous n’êtes ni malade ni drogué », fit le Gowachin, « il s’agit peut-être d’un état spécial que les Humains sont les seuls à connaître ? »
« J’étais souffrant, mais c’est fini maintenant », répondit simplement McKie.
« Et ces… crises se reproduisent souvent ? »
« Parfois, je n’en ai pas pendant des années. »
« Des années ? Mais à quoi sont-elles dues ? »
« Je l’ignore. »
« Hum… » Le Gowachin hocha la tête comme s’il comprenait, puis désigna le ciel du menton :
« Une affection divine, peut-être. »
« C’est possible. »
« Vous étiez totalement vulnérable. »
McKie haussa les épaules, laissant au Gowachin le soin d’interpréter cela comme il le pouvait.
« Vous n’êtes pas de cet avis ? » Cela paraissait amuser le Gowachin, qui ajouta :
« Je m’appelle Bahrank. Mon arrivée est une chance comme vous n’en avez peut-être jamais eu de votre vie. »
Bahrank était bien le premier contact mentionné par les conseillers d’Aritch.
« Mon nom est McKie. »
« Vous correspondez à la description, à part… euh… cette crise. Avez-vous quelque chose à ajouter ? »
McKie se demandait à quoi Bahrank pouvait s’attendre. Ce n’était en principe qu’un simple contact qui devait le mettre en rapport avec des gens plus importants. Aritch avait certainement des observateurs compétents sur Dosadi, mais il ne semblait pas que ce Gowachin en fasse partie. McKie avait été spécialement mis en garde :
« Bahrank ignore tout de notre existence. Faites attention à ce que vous pourriez lui révéler par mégarde. Vous seriez en danger s’il apprenait que vous venez de l’autre côté du Mur de Dieu. »
Les opérateurs du couloir avaient renouvelé l’avertissement :
« Si les Dosadis réussissent à percer votre couverture, vous serez obligé de regagner le point de récupération par vos propres moyens. Nous doutons que vous y parveniez. Comprenez bien que nous ne pouvons pratiquement plus vous aider une fois que nous vous aurons déposé sur Dosadi. »
Bahrank était en train de hocher la tête. Il semblait avoir pris une décision.
« Jedrik vous attend. »
C’était l’autre nom que lui avaient donné les conseillers d’Aritch.
« La dirigeante de votre cellule ; on lui a annoncé que vous veniez de passer la Bordure. Elle ignore votre véritable provenance. »
« Et qui la connaît ? »
« Nous ne pouvons pas vous le dire. Tant que vous ignorerez ce détail, nul ne pourra vous l’extorquer. Mais soyez assuré que Jedrik ne fait pas partie des nôtres. »
McKie n’appréciait pas tellement ce genre d’avertissement : « … Vous l’extorquer… » Comme d’habitude, le BuSab expédiait ses agents dans la gueule du loup sans les avoir préalablement informés de la longueur des crocs de l’animal.
Bahrank fit un geste en direction de son véhicule.
« Nous partons ? »
McKie examina l’appareil. De toute évidence, il s’agissait d’un engin de guerre, entièrement blindé, avec des meurtrières au niveau de l’habitacle et des canons à balles qui dépassaient dans toutes les directions. Il était d’apparence sinistre et massive. Les conseillers d’Aritch lui en avaient parlé :
« Nous avons fait en sorte que leur technologie ne dépasse pas le stade de ces blindés primitifs, munis d’armes à balles et d’explosifs relativement peu puissants. Mais même ainsi, ils ont su faire preuve d’une ingéniosité admirable dans leurs réalisations. »
Une nouvelle fois, Bahrank fit un geste en direction du véhicule. Il paraissait impatient de quitter ces lieux.
McKie dut refouler une soudaine bouffée de profonde anxiété. Dans quel piège était-il encore tombé ? Depuis qu’il s’était réveillé de sa transe, il avait l’impression de glisser sur un terrifiant toboggan de périls où il était incapable de faire face à la moindre menace. La sensation s’estompa, mais elle le laissa ébranlé. Il continuait de contempler le blindé sans mot dire, comme s’il cherchait à gagner du temps. L’engin chenillé devait faire six mètres de long. À l’arrière, on discernait dans l’ombre des roues supplémentaires et l’antenne traditionnelle destinée à capter l’énergie du satellite en orbite au-dessus du Voile Céleste. Mais il y avait aussi un moteur secondaire qui brûlait un carburant dégageant une odeur très forte. La fumée qui s’échappait de la cheminée avait saturé l’air d’une âcreté qui prenait à la gorge.
« Pourquoi attendons-nous ? » interrogea Bahrank en lançant à McKie un regard chargé de crainte soupçonneuse.
« Allons-y, maintenant », fit McKie.
Bahrank s’empressa de grimper aux chenilles pour pénétrer dans l’habitacle obscur. McKie l’imita et se retrouva dans un espace exigu où régnait une forte odeur de pétrole. Le poste de pilotage était presque entièrement occupé par deux grands sièges en métal dont le dossier incurvé était légèrement plus haut que la tête d’un Humain ou d’un Gowachin assis. Bahrank s’était déjà installé sur le siège de gauche et faisait fonctionner les commandes qui se trouvaient en face de lui. McKie se laissa tomber sur le second siège. Des anneaux se refermèrent automatiquement autour de sa taille et de sa poitrine pour le maintenir en place. Un support se plaça derrière sa nuque, dont il épousa exactement la forme. Bahrank abaissa un levier. La portière par laquelle ils étaient entrés se referma dans un grincement de servomoteurs et se verrouilla automatiquement.
Une sensation ambiguë s’empara de McKie. Il n’avait jamais souffert de claustrophobie ; au contraire, il s’était toujours senti plutôt mal à l’aise dans les espaces découverts, comme tout à l’heure près du rocher. Mais l’intérieur de cet engin de guerre évoquait d’obscures époques primitives qui faisaient vibrer en lui une corde atavique. Il ressentit brusquement le besoin de se frayer sauvagement un passage vers la sortie. Il s’était laissé enfermer dans un piège !
La vue d’un détail inattendu l’aida à chasser cette impulsion. Ce qu’il avait pris pour des meurtrières donnant sur l’extérieur était en réalité une série de hublots de verre. Du simple verre, oui. C’était une matière répandue dans toute la Co-sentience. À la fois résistante et fragile. Et les hublots étaient loin d’être épais. Finalement, l’aspect redoutable de cet engin, c’était en grande partie de la poudre aux yeux !
Bahrank examina rapidement les alentours et mit le véhicule en mouvement. Il s’ébranla avec un grondement plaintif entrecoupé de gémissements grinçants.
Une sorte de piste conduisait du rocher blanc à la cité lointaine. Elle gardait les traces toutes fraîches du passage des chenilles à l’aller. De place en place, des rochers isolés brillaient au soleil. Bahrank paraissait totalement absorbé dans le pilotage de l’appareil.
Les pensées de McKie se portèrent une fois de plus sur les recommandations qu’on lui avait faites avant qu’il quitte Tandaloor.
« Dès que Jedrik vous admettra dans sa cellule, vous serez livré à vous-même. »
Il se sentait effectivement très isolé. Dans sa tête affluaient des grappes de données qui n’avaient que peu de rapport avec ses expériences précédentes. Et s’il demeurait incapable de leur trouver un sens à l’aide de ce qu’il était venu chercher ici, une planète entière risquait la destruction.
Livré à lui-même… Si Dosadi sautait, il n’y aurait pratiquement pas de témoins co-sentients. La barrière tempokinésique des Calibans absorberait la plus grande partie de la déflagration ultime. En fait, les Calibans se nourriraient de l’énergie ainsi libérée. C’était l’une des choses que Fanny Mae lui avait fait découvrir. Une explosion gigantesque, un repas pour les Calibans, et le BuSab serait obligé de reprendre l’enquête à zéro, avec en moins la pièce à conviction la plus importante : Dosadi.
L’engin blindé vibrait, tanguait et faisait des écarts terribles mais revenait toujours à la piste cahotante qui menait aux lointaines tours de Chu.
McKie examina discrètement le Gowachin. Il avait un comportement assez peu caractéristique de son espèce. Il était plus direct, plus humain… oui ! ses instincts gowachins s’étaient altérés au contact des Humains. De quoi faire peur à Aritch !
Le pilotage du blindé ne semblait pas être une tâche de tout repos. McKie compta huit pédales et leviers différents. Le Gowachin utilisait même la tête, les genoux et les coudes pour les actionner. Dans l’ensemble, l’engin répondait avec docilité.
Sans cesser de se concentrer sur ce qu’il faisait, Bahrank déclara :
« Nous allons peut-être essuyer quelques coups de feu en arrivant au deuxième gradin. Il y a eu récemment une opération de police. »
McKie le dévisagea avec étonnement.
« Je croyais que le passage était libre pour nous. »
« Vous autres les Borduriers, vous ne cessez jamais d’attaquer. »
Par les hublots étroits, McKie jeta un coup d’œil au-dehors. Il ne vit que la piste déserte et la végétation aride.
« Vous êtes plus vieux que tous les autres Borduriers que je connais », fit remarquer Bahrank.
Les conseillers d’Aritch avaient prévenu McKie de cette lacune importante dans son personnage et de la nécessité de camoufler son âge aux yeux des Dosadis. On lui avait fourni une assistance gériatrique et quelques réponses à donner à ceux qui se montraient curieux. En particulier celle-ci :
« On vieillit avant l’âge, dans la Bordure. »
« Forcément », fit Bahrank.
McKie sentit que quelque chose dans le ton de cette réponse lui échappait, mais il n’osa pas approfondir son intuition. Le dialogue avec Bahrank demeurait stérile. Et il y avait aussi cette « opération de police » à laquelle il avait fait allusion tout à l’heure. McKie savait que la Racaille bordurière, interdite de séjour à Chu, effectuait périodiquement des raids, la plupart du temps voués à l’échec. Quelles mœurs barbares !
« Quelle excuse avez-vous donnée pour venir jusqu’ici ? » demanda McKie.
Bahrank lui lança un bref regard inquisiteur, puis leva des commandes une main palmée pour indiquer une poignée fixée au toit de la cabine, au-dessus de sa tête. McKie4 ignorait l’usage de cette poignée et comprit qu’il avait dû révéler son ignorance en parlant un peu trop. Bahrank expliqua :
« Officiellement, je patrouille dans ce secteur pour repérer les mauvais coups que les Borduriers auraient pu nous préparer. Ce n’est pas la première fois qu’ils m’envoient. Officieusement, tout le monde croit que j’entretiens dans le coin une mare clandestine remplie de femelles nubiles. »
Une mare… au lieu d’un graluz… de nouveau, le dialogue se révélait plein d’allusions mystérieuses qui ne débouchaient sur rien.
McKie regarda sans rien dire, par un hublot, le paysage qui s’étendait devant, eux. La piste caillouteuse s’incurvait lentement sur la gauche avant de descendre abruptement rejoindre une étroite corniche taillée dans la paroi rouge d’un canon. Bahrank effectua une série d’accélérations et de décélérations rapides. La paroi du canon défilait à une allure insensée. McKie regarda par le hublot opposé. En contrebas, il aperçut une végétation verdoyante qui s’étendait jusqu’aux lointaines tours de Chu. Celles-ci, dont la base était noyée dans l’obscurité des falaises, n’offraient à la vue que leurs innombrables sommets effilés.
Les changements d’allure du véhicule devaient correspondre à une nécessité que McKie ne comprenait pas. Les parois verticales du canon l’emplissaient d’une angoisse vertigineuse. L’étroite corniche sur laquelle ils avançaient épousait les méandres de la falaise et se trouvait tantôt dans l’ombre et tantôt au soleil. L’engin ronflait et trépidait de plus en plus fort. L’odeur de pétrole lui donnait la nausée. La cité lointaine semblait aussi inaccessible que lorsqu’il l’avait entrevue du haut du canon. Par contre, elle avait l’air plus haute et plus mystérieuse dans l’obscurité vaporeuse qui l’enveloppait maintenant.
« En principe, il ne devrait rien se passer tant que nous n’aurons pas atteint le premier gradin », annonça Bahrank. McKie le regarda. Le premier gradin ? Il voulait sans doute parler des abords immédiats de la cité de Chu. Les gorges au fond desquelles la ville avait été bâtie descendaient par paliers jusqu’au niveau du fleuve. Chacun de ces paliers portait un numéro. Les assises de Chu étaient établies sur les îles du fleuve, là où celui-ci faisait des méandres et commençait à se ramifier. Les collines qui avaient résisté à l’érosion étaient faites de minerai de fer presque pur, de même que la plupart des berges.
« Je suis soulagé de sortir d’ici », fit Bahrank.
La corniche tournait à angle droit perpendiculairement à la falaise et descendait en pente douce vers la végétation luxuriante. Ils se trouvèrent brusquement environnés d’ombres vertes. Par son hublot, McKie distingua d’immenses frondaisons arborescentes, des sortes de banians à larges feuilles et de grands épineux rouges qu’il n’avait jamais vus nulle part. La piste se perdait dans la boue grisâtre qui constituait le sol de cette jungle. Dans l’ensemble, le paysage évoquait, à part quelques plantes totalement inconnues, un mélange en proportions presque égales des végétations de la Terre et de Tandaloor.
Le soleil l’éblouit quand ils sortirent du couvert de la jungle pour se retrouver dans un espace nu qui portait les traces de récents combats. Tout était brûlé, arraché, saccagé. Des carcasses de véhicules blindés plus ou moins semblables à celui dans lequel il se trouvait élevaient vers le ciel leurs ferrailles tordues et leurs chenilles démantelées.
Bahrank fit un écart pour éviter un cratère de bombe qui sen lit de charnier à un monceau de morts déchiquetés. Le Gowachin, comme s’il n’avait rien vu, s’abstint de tout commentaire.
Brusquement, McKie perçut plusieurs signes de mouvements dans la jungle. Des Gowachins et des Humains passèrent rapidement. La plupart avaient de petites armes individuelles dont on distinguait le canon métallique. Certains portaient autour du cou des guirlandes d’objets blancs de forme sphérique. McKie ne s’était pas donné la peine de retenir par cœur tout l’arsenal dosadi. Ce n’étaient que des armes primitives, mais il se disait justement que c’étaient ces mêmes armes qui avaient causé les scènes de chaos et de destruction qu’il contemplait en ce moment.
La piste s’enfonça de nouveau au cœur d’une végétation touffue, laissant derrière elle le champ de bataille. Les ombres vertes se refermèrent sur le blindé cahotant. McKie, ballotté dans son harnais, conserva longtemps en mémoire l’odeur de sang et de putréfaction naissante.
Ils finirent par arriver en bordure d’un second canon où Bahrank fit descendre le véhicule par une corniche aussi étroite et vertigineuse que la première. La cité paraissait maintenant beaucoup plus proche. Le regard de McKie, guidé par les cahots, put détailler de haut en bas les tours de Chu qui, tels des tuyaux d’orgue argentés, couronnaient les Monts du Conseil. La falaise opposée ressemblait aux premières marches de quelque gigantesque escalier qui se perdait dans une brume bleuâtre. Au pied des tours pointues, les garennes de Chu étaient auréolées de vapeurs irisées et on pouvait déjà apercevoir une partie des murailles qui entouraient la cité. Le sommet de l’enceinte était garni de casemates disposées en surplomb pour permettre les tirs d’enfilade. L’architecture de la ville paraissait incroyablement élevée. C’était une conséquence directe de la très forte densité de population.
La corniche déboucha sur un nouveau champ de bataille jonché de carcasses de chair et de métal d’où s’élevaient les insupportables miasmes de la mort. Bahrank fit faire à son engin plusieurs embardées pour éviter des monceaux de ferrailles tordues et de cadavres autour desquels s’agglutinaient des nuées d’insectes. Les fougères et les herbes qui n’avaient pas brûlé reprenaient lentement la position verticale après le monstrueux affrontement. Des créatures volantes de couleur grise et jaune planaient au-dessus de tout cela, apparemment à l’aise au milieu de la mort.
Les conseillers d’Aritch avaient averti McKie que la vie sur Dosadi n’était pas exempte de ce genre de spectacle, mais la réalité avait de quoi l’écœurer profondément. Parmi les cadavres, il identifia aussi bien des Humains que des Gowachins. Il fut particulièrement révolté par la vue d’une jeune femelle gowachin dont les bras portaient, bien en évidence, les marques de fertilité orange. Il détourna vivement les yeux et s’aperçut que Bahrank l’observait avec une expression légèrement moqueuse. Tout en manipulant les innombrables leviers de commande, le Gowachin déclara :
« Il y a des espions partout, naturellement, et après ça… » Il inclina la tête d’abord à gauche, puis à droite : « … Il vous faudra être encore plus prudent que vous ne l’aviez imaginé. »
Une détonation sèche ponctua ses paroles. Quelque chose heurta le blindage du véhicule du côté où était assis McKie. Quelques secondes plus tard, ils furent de nouveau pris pour cible à plusieurs reprises. Les projectiles ricochaient sur le métal et même sur le verre des hublots.
Il y avait là de quoi étonner McKie. Cette matière fragile aurait dû voler en éclats. Certes, il connaissait l’existence de verres trempés à l’épreuve des balles, mais on ne lui avait pas dit que la technologie de cette planète était capable d’en fabriquer. Cela jetait un jour tout à fait nouveau sur les capacités réelles des Dosadis.
Bahrank continuait de conduire comme si rien ne s’était passé.
De nouvelles salves explosèrent droit devant eux en éclairs orangés à la lisière de la jungle.
« Ils font des essais », déclara Bahrank en désignant l’un des hublots. « Vous voyez ? Ça ne laisse même pas de trace sur cette nouvelle qualité de verre. »
Les mots vinrent à McKie du plus profond de son amertume :
« Parfois, on se demande ce que tout cela prouve, à part le fait que nous vivons dans un univers où tout repose sur la défiance. »
« Et qui pourrait avoir confiance ? » demanda Bahrank comme si c’était une parole de catéchisme.
« J’espère que nos amis sauront à quel moment il faut arrêter leurs essais », dit McKie.
« Ils sont prévenus que ce verre ne résiste qu’à des projectiles de moins de 80 mm. »
« Ils n’étaient pas d’accord pour nous laisser passer ? »
« Justement, il faut bien qu’ils tirent quelques coups de feu, ne serait-ce que pour me garder dans les bonnes grâces de mes supérieurs. »
Une fois de plus, Bahrank effectua une série d’embardées et de changements d’allure sans aucune raison apparente. McKie, retenu par son harnais, heurta cependant du coude la paroi de l’habitacle. Au même instant, une explosion à l’arrière fit pencher le blindé sur la gauche. Bahrank vira abruptement dans la même direction pour éviter un nouveau projectile qui les aurait atteints de plein fouet s’ils avaient continué en ligne droite. Assourdi par toutes ces explosions, McKie fut projeté en avant tandis que le véhicule s’arrêtait brusquement et repartait en zigzaguant en arrière, évitant une gerbe de nouvelles explosions devant lui. Quelques secondes plus tard, Bahrank repartit à toute vitesse en marche avant et fonça dans un mur de jungle ininterrompu. Environnés d’explosions, ils firent une trouée dans la végétation puis se retrouvèrent comme par miracle sur une nouvelle piste au milieu de la jungle. McKie avait perdu toute notion de direction, mais les explosions avaient cessé.
Bahrank ralentit puis gonfla longuement ses ventricules respiratoires.
« Je savais qu’ils essaieraient ça. »
Il paraissait à la fois soulagé et amusé.
McKie, conscient d’avoir frôlé la mort, ne trouvait plus sa voix.
La piste faisait maintenant de longs méandres dans la jungle, ce qui lui donna le temps de se remettre de ses émotions. Mais même ainsi, il ne savait plus quoi dire. Il ne comprenait pas l’amusement de Bahrank ni son indifférence apparente devant le carnage et la mort.
Ils débouchèrent peu après dans une plaine herbue aussi lisse et verdoyante qu’une pelouse parfaitement entretenue. Elle descendait en pente douce vers un vallon où l’on distinguait le cours sinueux d’un fleuve argenté. Mais ce qui attira et retint surtout l’attention de McKie, ce fut une forteresse aux murailles aveugles, grises et tavelées, qui se dressait au milieu de la plaine. Elle projetait vers eux des arcs-boutants enserrant une herse de métal noir.
« C’est cette porte », fit Bahrank. Il prit un virage serré sur la gauche pour s’aligner exactement au centre des deux arcs-boutants et ajouta : « Après la Porte 9, il n’y a plus que le tunnel à passer et nous serons chez nous. »
McKie ne répondit pas. Murailles, herses et tunnels représentaient la clé des défenses de Chu. Toute la cité était conçue comme une vaste forteresse. Le tunnel devait passer sous le fleuve. Il essaya de le situer sur la carte que les conseillers d’Aritch avaient implantée dans sa mémoire. Il était censé connaître en détail toute la géographie des lieux, leur géologie, leurs systèmes défenses particuliers, mais aussi l’organisation sociale, politique et religieuse de la cité. Il avait l’impression d’avoir tout oublié de ce qui lui avait été inculqué durant de longues heures. Mais quand il se pencha vers le hublot pour regarder le ciel et aperçut la tour centrale avec sa grande horloge horizontale, tous les détails se remirent en place et il hocha la tête tandis que le blindé commençait à prendre de la vitesse.
« La Porte 9. C’est bien cela. »
Bahrank était trop occupé pour répondre.
McKie reporta son regard en direction de la forteresse et étouffa un cri.
Le véhicule était en train de dévaler la pente à une allure insensée et menaçait de s’écraser contre la barrière de métal noir, toujours baissée. Mais, au dernier moment, elle se releva d’un seul coup et ils jaillirent à l’intérieur d’un tunnel artificiellement éclairé. La herse se referma avec fracas derrière eux. L’engin faisait un bruit assourdissant en raclant de ses chenilles le sol de métal.
Bahrank ralentit considérablement avant de manipuler une commande sur le tableau de bord. L’engin se retrouva soudain beaucoup plus haut, sur des roues, et le bruit assourdissant s’atténua si brusquement que McKie crut être devenu sourd. Cette impression se renforça du fait qu’il s’aperçut au bout d’un moment que Bahrank avait répété plusieurs fois la même question :
« Jedrik prétend que vous venez de l’autre côté des montagnes. C’est vrai, ça ? »
« Puisque Jedrik le dit. » Il essayait de paraître ironique, mais son intonation manquait de conviction.
Bahrank conduisait maintenant de manière plus décontractée dans le tunnel à demi éclairé. Il murmura pensivement :
« Le bruit court que les Borduriers ont des installations secrètes derrière les montagnes et que vous avez l’intention d’édifier bientôt votre propre cité. »
« C’est très intéressant. »
« Mais est-ce que c’est exact ? »
La simple rangée d’ampoules qui éclairait le tunnel laissait l’intérieur du blindé dans une demi-obscurité que les lumières du tableau de bord ne compensaient que faiblement. Pourtant, McKie avait la sensation que Bahrank distinguait son visage comme en plein jour et pouvait étudier la moindre de ses expressions. Malgré l’impossibilité absolue de la chose, le doute persistait. Qu’est-ce que ce regard dissimulait ?
Pourquoi ai-je l’impression qu’il voit à travers moi ?
Ces conjectures inquiétantes prirent brusquement fin lorsqu’ils débouchèrent du tunnel dans une avenue des garennes. Ils prirent aussitôt sur la droite une rue encaissée entre deux rangées de bâtiments gris.
McKie avait souvent vu des reproductions de ces rues étroites, mais le spectacle de la réalité eut pour effet de renforcer son angoisse. Tout était sale… oppressant… grouillant de monde. Il y avait des gens partout !
Bahrank roulait lentement. Le vacarme des chenilles avait fait place au frottement silencieux des roues sur la chaussée tantôt pavée, tantôt revêtue de grandes dalles d’un noir luisant. Le soleil ne pénétrait jamais dans ces étroites ruelles enserrées par des immeubles dont McKie était incapable, par le hublot, d’apercevoir le faîte. Ils passèrent devant des boutiques, barricadées et gardées par des factionnaires en armes. Parfois, un escalier de pierre, aux abords également surveillés, montait ou descendait vers d’inquiétantes ténèbres. On ne voyait que des Humains dans ces rues. Tous avaient le visage tendu et les mâchoires sinistrement serrées. Ils regardèrent passer le blindé d’un œil froid et inquisiteur. Hommes et femmes étaient vêtus de la traditionnelle combinaison foncée de l’Union Laboriste.
Remarquant que McKie était intéressé par ce qu’il voyait, Bahrank lui expliqua :
« Nous nous trouvons en territoire humain et vous vous faites conduire par un chauffeur gowachin. »
« Ils peuvent nous voir à l’intérieur ? »
« Ils n’en ont pas besoin. Ils savent. Et il va y avoir des heurts. » « Des heurts ? »
« Entre Gowachins et Humains. »
Cela étonna McKie, qui se demanda si ce n’était pas là l’origine de certaines allusions qu’Aritch et ses conseillers n’avaient jamais voulu expliciter en sa présence. À plusieurs reprises, il avait été mystérieusement question d’une éventuelle destruction de l’intérieur qui menaçait Dosadi. Mais Bahrank poursuivit :
« Il y a un fossé de plus en plus grand entre les Humains et les Gowachins. La situation n’a jamais été aussi tendue. Vous êtes peut-être le dernier Humain à monter dans ce véhicule avec moi. »
Aritch et les autres avaient préparé McKie aux conditions de violence, de famine et de suspicion qui régnaient sur Dosadi ; mais ils n’avaient rien dit de l’hostilité entre les deux espèces. Ils avaient simplement laissé entendre que quelqu’un qu’ils se refusaient de nommer était capable de détruire la planète de l’intérieur. Était-ce là ce dont avait voulu parler Bahrank ? Il n’osait faire l’étalage de son ignorance en lui posant directement la question, et cela avait pour effet de l’irriter encore davantage.
Le véhicule déboucha bientôt dans une artère beaucoup plus large, encombrée de charrettes apparemment remplies de verdure. Elles s’écartèrent une à une, lentement, sur leur passage. Dans les yeux des Humains qui s’écartaient en même temps brillait une lueur de haine glacée. La densité de la foule en cet endroit avait quelque chose de sidérant. Pour chacune de ses charrettes (il renonça à les compter avant d’arriver en vue du carrefour suivant) une centaine de personnes au moins se pressaient en gesticulant et en invectivant bruyamment le cercle d’hommes qui, épaule contre épaule, adossés à leur charrette, défendaient visiblement ce qu’elle contenait.
Au bout d’un moment, McKie se rendit compte avec un choc que le contenu des charrettes était uniquement composé de débris végétaux. Les gens se bousculaient ici pour acheter des ordures !
De nouveau, Bahrank joua le rôle de guide.
« Nous sommes dans ce qu’on appelle la Rue de la Faim. Ce sont des déchets de tout premier choix. Les meilleurs qu’on puisse trouver. »
McKie se souvint que l’un des conseillers d’Aritch lui avait raconté qu’il existait à Chu des restaurants spécialisés dans les débris provenant de différents quartiers de la ville et qu’il n’était pas question de gaspiller la moindre parcelle de matière végétale non toxique.
Il était fasciné par cette scène et par le spectacle de tous ces visages durcis par la haine et la violence à peine contenue. Et tout cela pour une transaction normale dont l’objet était une poignée de déchets ! Mais le plus effarant était la densité de la foule. Il y avait du monde partout : autour des charrettes, le long des murs, clans les entrées des immeubles et presque sous les roues de Bahrank. D’innombrables odeurs assaillaient les narines de McKie. Il régnait dans cette garenne une puanteur qui dépassait tout ce que McKie avait jamais connu. Un autre chose qui le surprenait était l’aspect extrêmement ancien de la garenne. Il se demanda brièvement si toutes les populations des cités obligées de faire face à une menace extérieure avaient obligatoirement cette apparence antique. Selon les critères co-sentients, les habitants de Chu n’existaient que depuis quelques générations ; pourtant, la cité paraissait plus vieille que toutes celles qu’il connaissait.
Effectuant une manœuvre brusque, Bahrank s’engagea dans un étroit passage puis immobilisa le véhicule devant une entré d’immeuble en forme d’arcade. Par son hublot, McKie aperçut un bout de couloir lépreux et un escalier qui s’enfonçait dans l’obscurité de l’immeuble.
« Jedrik est en bas », annonça Bahrank. « La deuxième porte à gauche au pied de l’escalier. C’est une taverne. »
« Comment ferai-je pour la reconnaître ? »
« On ne vous a rien dit ? »
McKie hésita. Il avait vu plusieurs portraits de Jedrik avant de quitter Tandaloor. En fait, il se rendit compte qu’il cherchait à temporiser pour ne pas quitter le cocon protecteur du blindé.
Bahrank dut sentir ce qui se passait, car il ajouta :
« Vous n’avez rien à redouter, McKie. Jedrik saura vous reconnaître. Et un bon conseil… »
McKie se retourna pour regarder le Gowachin.
« Entrez directement dans la taverne, asseyez-vous à une table et attendez Jedrik. Privé de sa protection, vous ne survivrez pas longtemps ici. Vous avez la peau foncée et il y a des Humains dans ce quartier qui préfèrent même le vert au noir. Personne n’a oublié l’affaire de la porte Pylash. Quinze années ont passé, mais ce n’est pas suffisant pour effacer un souvenir comme celui-là. »
On n’avait pas parlé à McKie d’une affaire de la porte Pylash. Une fois de plus, il s’abstint de poser des questions.
Bahrank actionna l’interrupteur qui commandait l’ouverture de la portière du côté de McKie. Aussitôt, la puanteur de la rue fut amplifiée à un degré presque étouffant. Le voyant hésiter, Bahrank lança vivement :
« Dépêchez-vous ! »
McKie sauta du véhicule dans un état de transe olfactive voisin de l’évanouissement. Il se retrouva au milieu de la chaussée en butte à d’innombrables regards soupçonneux. En voyant Bahrank s’éloigner rapidement, il eut l’impression qu’on venait de couper son dernier lien avec la Co-sentience et qu’il demeurait sans aucune protection. Jamais, au cours de sa longue existence, il ne s’était senti aussi seul.